War Diary

Diary of a Poilu by Léon Journet

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Guerre de 1914-1918

Ceci est mon carnet de route et mon recueil de souvenirs sur la grande guerre. Cette période qui s'est empreinte aussi profondément dans la vie des hommes de notre génération ne mérite-t-elle pas que l'on en garde le souvenir ?

Des dates, des itinéraires dont la lecture est monotone, quelques commentaires et descriptions ; tout ceci écrit sans prétention et tout simplement.

1914

Monday 3rd August 1914

Ajourné en 1913 avec ma classe, je repasse le conseil en 1914 et je suis pris service auxiliaire.

Wednesday 28th October 1914

En août la guerre est déclaré et je suis appelé à passer un nouveau conseil à Lyon. Cette fois, c'est le service armé qui m'attend.

Friday 30th October 1914

Le 29 octobre je reçois mon ordre d'appel et je dois rejoindre immédiatement le dépôt du 60ème régiment d'infanterie à Besançon.

Saturday 31st October 1914

J'arrive à destination le 31 octobre à 9 heures du soir, mais le sergent du poste de garde ne veut pas de nous et en compagnie de nouveaux arrivants nous passons une partie de la nuit en gare, et aussi en vadrouille dans les quelques cafés restés ouverts

Sunday 1st November 1914

Le lendemain, jour de la Toussaint, je passe la journée à visiter la ville.

Besançon est une vieille cité entourée de murailles et de fossés, dominée par une chaîne de montagnes dont les sommets sont couronnés par des forts ; le Doubs cercle la ville dans une large boucle et lui ajoute encore une défense naturelle ; à l'extrémité de la ville se trouve la Citadelle, dont les hautes murailles construites au faîte d'un rocher à pic, donnent le vertige. Des casernes un peu partout portant les noms de Ruty, Lyautey, Durasse, la Butte, Griffon ; le dépôt du 60ème est aux casernes Charmont dans la banlieue, ce quartier tout neuf et dont une partie est en construction est assez confortable.

L'affluence des soldats est telle que les édifices publics sont transformés en casernes, le casino, le séminaire etc… on ne peut faire un pas dans la rue sans être dans l'obligation de saluer, enfin Besançon est le parfait modèle de la ville de garnison.

Vers le soir du 1er novembre, je me décide à entrer à la caserne, on m'accepte enfin, je suis affecté d'abord à la 29ème compagnie et ensuite à la 30ème.

À peine ai-je endossé l'uniforme (de treillis) qu'un sergent-major surgit dans la chambre et « m'engueule comme un pied » pour ne l'avoir pas salué, j'essaye de lui expliquer que… « Taisez-vous ! ». Allons ! ça commence bien !

Je suis dans une chambrée où la plupart des occupants sont des anciens déjà blessés et guéris, il y a tellement du monde que les intervalles sont occupés, les paillasses se touchent.

Le soir de mon arrivée, les anciens rentrant de ville, quelques-uns ayant bu, braillent, crient, se disputent ; ceux ayant déjà vu le feu narrent bruyamment leurs exploits, et moi qui suis presque le seul bleu de la chambrée je me fais tout petit dans mon coin, il ne faudrait certes pas que je m'avise de dire mon mot car je risquerais de recevoir quelque soulier sur la figure.

Enfin un coup de clairon, la lumière s'éteint, cette première journée s'achève l'esprit tout plein encore de souvenirs du pays. J'ai plus envie de pleurer que de dormir.

Quelques jours après, tous les bleus sont groupés ensemble pour l'instruction.

Thursday 31st December 1914

Les instructeurs, le capitaine Marconnet, les sergents Gaillard, Pie, Mourey, tous réservistes ne sont pas trop « militaires » et ne nous tracassent pas inutilement par ces mille petites taquineries qui font prendre le métier militaire en horreur. En ce moment nous sommes tranquilles.

Quelques tirs à la citadelle et au polygone, trois ou quatre marches de nuit, quelques marches de manœuvres dans les environs à Fontain, Montfaucon, Franois, Chemaudin ; ces marches, faites sans chargement et par conséquent sans fatigue, ne manquent pas, quand il fait beau, d'un certain pittoresque et deviennent presque des promenades.

Exercices tous les jours. Enfin au bout de deux mois et demi, on nous déclare aptes pour le front, il ne faut pas beaucoup de temps pour faire un soldat, mais nous ne sommes tout de même pas assez entraînés pour l'effort que nous allons avoir à fournir.

1915

L'Aisne

Tuesday 19th January 1915

Vers le milieu de janvier, le bruit court que le 60ème vient de subir de grosses pertes dans la région de Soissons, au plateau de Crouy, et en vue d'un prochain détachement de renfort dont je dois faire partie, nous touchons du linge, des vivres et des munitions.

Thursday 21st January 1915

Le 20 janvier le détachement est passé en revue dans la cour de Charmont par le commandant du dépôt Jouvelet et le 21 à sept heures du matin nous quittons Besançon.

Sunday 24th January 1915

Passage à Dôle, Dijon, Le Bourget et Villers-Cotterêts. Le train s'arrête et nous dépose à Eméville le 22 dans l'après-midi.

3 kilomètres à pied et le détachement arrive à Taillefontaine à 4 heures.

C'est la première fois que je porte le sac et je suis fourbu. Avant de quitter Besançon, j'avais fait ample provision de vivre et de linge pensant manquer de tout. L'approvisionnement c'est très bien, mais lorsqu'il faut tout y porter sur le dos on s'aperçoit dès les premiers kilomètres qu'il est de toute nécessité de jeter du lest, et les boites de conserves, prudemment mises de côté, agrémentent l'ordinaire des premiers jours ;

Du reste quand on est soldat, on a toujours faim, et lorsque l'on ne sait pas à quoi s'occuper… on mange !

Le détachement se rassemble et est ensuite réparti en renfort dans tout le régiment ; je suis affecté à la 12ème compagnie, commandée par le capitaine Kah et qui est cantonné 2 km plus loin à la ferme Sous-le-Mont.

C'est la vie nomade qui commence ; nous couchons à la paille et nous sommes réveillés chaque matin par les bêlements de toute une bergerie.

Il gèle très fort.

Thursday 28th January 1915

Le 25 janvier la compagnie change de cantonnement et s'installe dans une grande ferme au village de Retheuil.

Le temps se passe en exercices et en corvées.

Sunday 31st January 1915

Le 29, marche de bataillon par Pierrefonds où il y a un magnifique château, nous traversons également les villages de Saint-Étienne et de Chelles.

La ferme de Retheuil est un vaste établissement agricole, elle comprend d'abord la maison bourgeoise où habite le propriétaire, et tous les bâtiments, écuries, granges, remises forment un immense carré, peu de bétail mais beaucoup de machines, de petits wagonnets sur voie étroite sillonnent ces grandes étendues et vont porter directement, à la sucrerie la plus proche leur chargement de betteraves ; trois ou quatre grandes fermes de cette importance suffisent à employer les gens du village, la grande culture est presque le seul travail du pays.

Sunday 7th February 1915

Le 1er février, le régiment se rassemble pour le départ, nous quittons la ferme de Retheuil à 8 heures et demi du matin.

Après avoir traversé le village de Roye-St-Nicolas et Mortefontaine, nous nous engageons sur un immense plateau de plus de 6 kilomètres, à perte de vue des champs de blé et de betterave à sucre, la récolte de blé est entassée en plein champ sous de grands hangars où la batteuse fonctionne l'hiver.

Ensuite passage à Coeuvres-Valséry où est l'état-major du 7ème corps d'armée, commandé par le général de Villarest, passage à Laversine et arrivée à Ambleny à 1 heure de l'après-midi, la compagnie est disséminée dans des maisons évacuées à l'extrémité du village.

Nous restons sept jours à Ambleny, pendant lesquels on est occupé par les revues, l'exercice et les corvées. On entend le canon plus près, il y a même une batterie de 75 à une centaine de mètres en avant du village, la nuit on aperçoit au loin les fusées éclairantes.

Mon escouade est de garde aux issues pendant 24 heures et est aussi désignée, sous la conduite du sergent Rossignet pour une parade de décoration à Port-Fontenoy.

Monday 8th February 1915

Départ d'Ambleny à 5 heures du matin, il faut faire le trajet de nuit, car la route est en vue de l'ennemi ; nous arrivons à Port à 6 heures et demie et le détachement est en subsistance pour la journée à une autre compagnie.

L'après-midi, la parade a lieu dans le parc du château Firino, pendant la cérémonie quelques obus passent et vont éclater très loin vers l'arrière, ce sont les premiers que j'entends siffler. On décore des officiers, on présente le drapeau du régiment aux nouveaux officiers du dernier renfort, le Colonel Auroux, nouvel arrivé aussi en remplacement du Colonel Graux tué à Soissons, fait un discours et pendant ce temps nous autres les deuxièmes classes, présentons les armes.

L'escouade reprend à la tombée de la nuit le chemin d'Ambleny d'où la compagnie est partie dans la journée, nous la trouvons enfin après des recherches à la ferme de Montaigu où nous passons la nuit.

Journée pénible, une dizaine de kilomètres, une bonne suée pour pas grand-chose. Le sac, quoique délesté, est toujours terriblement lourd. On tente dans l'espoir d'un soulagement de déplacer avec les pouces, les courroies, mais ce n'est qu'une illusion, aussitôt après elles recommencent à scier les épaules. J'ai hâte d'être au soir pour m'étendre sur la litière.

Monday 15th February 1915

Le 9 février, mon escouade est réserve d'avant-postes sur le plateau de Montaigu, le poste où nous prenons la garde est un observatoire d'où l'on découvre toute la vallée de l'Aisne ; sur la gauche, le plateau de Nouvron-Vingré, le point dangereux dans le secteur du régiment est raviné de boyaux et de tranchées, en face de nous un autre plateau appelé côte 112, au pied duquel est le village d'Osly-Courtil et l'Aisne suivant le milieu de la vallée fait la séparation entre Français et Allemands. Sur la droite, à une dizaine de kilomètres, la ville de Soissons dont on aperçoit très distinctement la tour de la cathédrale et les flèches de St-Jean-des-Vignes.

Parallèlement à l'Aisne, la voie ferrée et la route nationale, c'est-à-dire qu'en temps de paix le paysage doit-être assez animé, mais aussi loin que se porte la vue et pendant des heures d'observation, rien ne bouge dans tout ce pays, on se guette des deux côtés de la rivière et c'est tout.

Nous allons tenir ce secteur de tout repos pendant une semaine au cours de laquelle nous allons occuper la tranchée des genévriers. Ce petit coin est assez joli, on peut s'y promener en plein jour sans être vus, avec tous ces petits arbustes qui semblent taillés comme des cyprès on se croirait dans un parc de plaisance.

Cependant une nuit il y a alerte, le canon tonne, les projecteurs de Montaigu fouillent les rives de l'Aisne, vers le matin la neige se met à tomber abondamment et nous restons dehors jusqu'au lever du jour, c'est la seule émotion du secteur.

Pendant 24 heures, l'escouade quitte la tranchée des genévriers pour aller en avant, le poste est installé dans une maison à demi-démolie, pendant le jour on monte la garde à proximité du bâtiment, la nuit on nous envoie seul et à tour de rôle en sentinelle simple à une centaine de mètres plus avant. Ce n'est pas sans une certaine appréhension que pour la première fois je suis de faction, pendant deux grandes heures regarder dans le noir, isolé de tous n'est pas chose gaie. Des ombres se profilent vaguement dans la nuit, des chuchotements à voie basse, des bruits d'herbes sèches foulées aux pieds… Halte-là !… C'est une patrouille qui rentre et qui cherche le passage dans les réseaux barbelés, quoi qu'étant avertis de cela, on a malgré soi un léger frisson surtout lorsqu'on débute.

Les deux heures sont terminées, la relève se fait par un chemin, ou plutôt par une piste à travers les trous d'obus remplis d'eau et les broussailles, enfin j'arrive à la maisonnette non sans m'être embourbé, me voilà avec les pieds au frais pour le reste de la nuit.

Tuesday 16th February 1915

Le 16 février à 9 heures du soir départ pour Ambleny où nous nous reposons quelques heures, à 1 heure et demie du matin réveil et rassemblement pour Fontenoy, après une semaine de secteur tranquille dans la vallée le bataillon va maintenant occuper le secteur plus dangereux du plateau de Nouvron.

Fontenoy et Nouvron

Wednesday 17th February 1915

La région du Soissonais abonde en carrières souterraines appelées « creutes » d'où l'on extrait de la pierre blanche à construction ; ces grottes sont spacieuses et certaines peuvent abriter un régiment. Le 17 février nous arrivons à la « creute » au dessus du village de Fontenoy ; la 12ème Compagnie est en réserve et est chargée des corvées de ravitaillement.

Le premier jour, à 4 heures du soir, ma section est désignée pour la corvée de soupe à la 10ème Compagnie qui est aux avants-postes. Nous descendons au village où sont les cuisines de cette compagnie, chaque homme est chargé de seaux, de boules de pain et de bidons.

La grande rue de Fontenoy est interdite à la circulation et on traverse le village en longeant les murs, des pistes sont tracées dans les jardins, des ruines partout, les maisons et l'église sont démolies. Nous traversons la Ferme de la Tour, où dans un bâtiment en ruines, la dernière récolte de blé achève de se consumer.

Avec notre chargement, il nous faut monter la côte abrupte du plateau au flanc duquel sont creusées les abris de la Falaise.

La nuit est tombée, nous nous engageons dans les boyaux et dans la boue, dans certains endroits la terre s'est écroulée et obstrue le passage il faut passer par-dessus l'éboulis en courant à cause des balles, nous voici en première ligne, défense de parler haut. Les obstacles ne manquent pas dans un tel chemin, on se sent tout-à-coup arrêté par quelque chose d'invisible, c'est le fusil qui s'enchevêtre dans un fil téléphonique, à certain passages on enfonce jusqu'au mollets dans la boue claire, cette terre argileuse est glissante et il faut faire des prodiges pour conserver l'équilibre aux récipients de bouillon, de café et de pinard.

Nous cherchons la section à qui nous apportons à manger, impossible de la découvrir, on nous envoie à gauche, à droite, en arrière, en avant avec toujours les seaux, les boules de pain et les bidons. Vers 10 heures du soir nous trouvons enfin nos hommes dans le voisinages desquels nous étions passés plusieurs fois sans les voir.

Le repas servi, et quel repas ! nous reprenons le chemin du retour et nous rentrons à la « creutte » vers 11 heures, ceci doit compter pour une belle corvée de soupe, pour un parcours de 2 à 3 kilomètres nous avons mis près de 7 heures.

Monday 1st March 1915

Enfin c'est à notre tour de partir en ligne. Ma section occupe le secteur de la tranchée Sabran et nous voilà au poste d'écoute pour 24 heures ; au bout du boyau d'arrivée est creusé un petit tunnel souterrain où il y a la place juste pour un homme couché, de chaque côté du trou une petite tranchée sous abri où nous sommes en sentinelles doubles ; la tranchée est à une cinquantaine de mètres des tranchées boches, il faut veiller par les créneaux mais comme horizon il y a un enchevêtrement de piquets et de fils de fer barbelés, la journée passe encore assez vite, mais la nuit est longue. On est en février et il fait très froid, on ne cesse de tirer pour se tenir réveiller et on se chauffe les doigts au canon du fusil.

La fusillade est continue de part et d'autre et se répercute à l'infini dans les profonds ravins de la vallée de l'Aisne ; à tout instant des fusée éclairantes jettent une lumière bleuâtre et crue sur la terre qui nous entoure, par leur trajectoire, ces engins fulgurants mettent en mouvement les réseaux de barbelés et les herbes. Par le créneau on croit voir bouger, les premières nuits ce sont des angoisses continuelles mais on s'habitue très vite à cette illusion d'optique.

Après chaque fusée, la nuit se referme sur nous, plus noire qu'auparavant. De temps en temps les rafales de notre 75 rasent notre parapet et vont éclater sur la tranchée allemande, on ne peut s'empêcher chaque fois de rentrer la tête dans les épaules.

Vers le matin les paupières qui se sont écarquillées dans le noir toute la nuit tombent de sommeil, et on dormirait volontiers si on ne redoutait pas les rondes d'officiers autant que les Boches.

6 heures du matin c'est la relève et on retourne à la grotte prendre quelques heures de repos.

Friday 5th March 1915

Le 2 mars, le Bataillon retourne à Ambleny au repos et la 12ème compagnie est logée à la ferme de Chalet.

Thursday 11th March 1915

Le 6 mars, cantonnement à Ambleny et le 10, la compagnie reprend son ancien secteur de la vallée de l'Aisne.

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